A. Le 1er mars 1995, plusieurs habitants du quartier X. , à La
Chaux-de-Fonds, regroupés sous l'appellation "comité Y.", ont adressé à la
gérance de la Fiduciaire Z. S.A. une lettre destinée à attirer
l'attention sur quelques problèmes existant à l'intérieur de leur complexe
immobilier. Les signataires de cette lettre, transmise en copie à Maître
B. , avocat, à un conseiller d'Etat, au Service des enquêtes des douanes
suisses, ainsi qu'au Procureur général, exprimaient tout d'abord leur
soutien à l'un des habitants du quartier, R. , dont le bail venait d'être
résilié. Ils s'insurgeaient dans un second point contre le fait que N. ,
gérant du restaurant "L." , établissement public faisant partie de
l'ensemble immobilier de l'Esplanade, était impliqué dans un trafic de
drogue et réclamaient en conséquence la démission immédiate de ce dernier.
En date du 16 mars 1995, N. a déposé plainte pénale contre les
vingt-deux signataires de cette lettre. De l'enquête menée à la suite du
dépôt de cette plainte, il est ressorti que les accusations portées contre
N. avaient pour origine M. , qui avait fait en début d'année des
déclarations précises allant en ce sens à une habitante du quartier, qui
les avait prises au sérieux et les avait colportées plus loin. L'enquête a
en outre établi que cette lettre avait été préparée, présentée aux autres
signataires et, enfin, postée par R. , ce qui a d'ailleurs valu à ce
dernier d'être condamné à une peine de 20 jours d'emprisonnement, avec
sursis, pour dénonciation calomnieuse, par jugement du 22 mai 1996 rendu
par le Tribunal de police du district de La Chaux-de-Fonds et confirmé par
la Cour de céans le 4 avril 1997.
En date du 28 juillet 1995, M. a par ailleurs été intercepté
alors qu'il circulait en Ville de La Chaux-de-Fonds au volant de sa
voiture, sous la double influence de l'alcool et de produits stupéfiants.
Lors de cette interpellation, il a été trouvé une dose d'héroïne sur la
personne de M. , qui a ainsi été amené à s'expliquer sur sa consommation
en matière de stupéfiants.
B. Tous ces faits ont valu à M. d'être renvoyé devant le Tribunal
de police du district de La Chaux-de-Fonds, qui l'a condamné, pour
violation des articles 303 et 25 CP, 31 al. 2, 34 al. 1, 90 ch. 2, 91 al.
1 LCR, 2 al. 1 et 2 OCR et 19a LStup., à la peine de 70 jours d'empri-
sonnement, avec sursis pendant 5 ans, à 400 francs d'amende et 1'500
francs de frais de justice. Dans son jugement rendu le 10 septembre 1997,
le Tribunal de police du district de La Chaux-de-Fonds a renoncé par con-
tre à révoquer un sursis, qui avait été accordé à M. le 28 avril 1993 par
le Tribunal de Moutier. Il a enfin ordonné la confiscation et la
destruction de la drogue séquestrée en cours d'enquête. S'agissant de
l'infraction à l'article 303 CP, le Tribunal a estimé en substance qu'en
signant la lettre du 1er mars 1995, dont il savait que le contenu était
faux et qu'elle serait transmise au Ministère public, M. l'avait dans une
certaine mesure cautionné, de sorte qu'il devait être reconnu à tout le
moins complice de la dénonciation calomnieuse de R. . Il est à relever
encore que M. est parvenu à négocier en audience un arrangement avec N.
qui a de ce fait retiré sa plainte pénale du 16 mars 1995.
C. M. se pourvoit en cassation contre ce jugement, en concluant à
son acquittement de la prévention de dénonciation calomnieuse, au renvoi
de la cause, sous suite de frais. Il se plaint d'une violation des
articles 303 et 25 CP, en argumentant qu'il n'a jamais eu l'intention de
dénoncer aux autorités N. , encore moins de faire ouvrir contre ce dernier
une poursuite pénale. Il conteste d'autre part avoir pu jouer un rôle de
complice dans la mesure où il n'a exercé aucune influence dans l'envoi de
la lettre incriminée. Il en conclut que si on peut lui reprocher d'avoir
manqué d'élégance dans cette affaire, son comportement n'est pas pour
autant constitutif d'une infraction pénale.
D. Le Président du Tribunal de police de La Chaux-de-Fonds ne for-
mule ni conclusions, ni observations. Pour ce qui est du Substitut du
procureur général, il conclut pour sa part au rejet du pourvoi, sans for-
muler d'observations.
C O N S I D E R A N T
e n d r o i t
1. Interjeté dans les formes et délais légaux (art. 244 CPP), le
pourvoi est recevable.
2. a) Comme toutes les dispositions protégeant l'administration de
la justice, l'article 303 CP réprime effectivement une infraction inten-
tionnelle. Cela signifie tout d'abord qu'une dénonciation ne peut être
calomnieuse que si son auteur sait que la personne qu' il accuse est inno-
cente de l'infraction alléguée. Cela signifie également que son auteur a
agi dans le dessein de faire ouvrir une poursuite pénale contre la person-
ne accusée injustement. En l'espèce, il est établi que de tous les signa-
taires de la lettre du 1er mars 1995, le recourant était le seul avec
R. à savoir qu'elle contenait des faits inexacts et accusait donc N. de
manière totalement mensongère. Le recourant ne conteste plus en outre que,
comme le premier juge l'a retenu, il avait bien connaissance du contenu de
la lettre qu'il a signée et savait ainsi qu'elle serait transmise pour
information à plusieurs personnes, dont le Procureur général. Vu son passé
judiciaire en la matière et sachant très certainement comme tout le monde
que la lutte contre le trafic de drogue est une des priorités des
autorités pénales, le recourant devait ainsi bien se douter que cette
lettre pouvait avoir pour conséquence l'ouverture d'une poursuite pénale
contre N. . Il en avait déjà été jugé ainsi pour R. , qui avait de ce fait
été reconnu coupable par la Cour de céans de dénonciation calomnieuse par
dol éventuel, ce qui est considéré possible tant par la doctrine (voir
notamment à ce sujet, Ursula Cassani, Commentaire du droit pénal suisse,
partie spéciale, vol. 9 : Crimes ou délits contre l'administration de la
justice, 1996, p. 23) que par la jurisprudence (entre autres, ATF 85 IV
83).
b) Dans la mesure où le premier juge n'a pas reconnu au recou-
rant la qualité de coauteur, la question essentielle qui se pose toutefois
est de savoir si en signant seulement la lettre du 1er mars 1995, celui-ci
a pu devenir le complice de R. . Cette question doit être résolue en
tenant compte du fait que le recourant a signé cette lettre dans un cadre
qu'il a tracé lui-même autour des signatures des époux P. ainsi que de la
mention "Pour la résiliation de bail de R." que ces derniers avaient
inscrite juste au-dessus.
Selon l'article 25 CP, le complice est "celui qui aura inten-
tionnellement prêté assistance pour commettre un crime ou un délit". La
complicité, qui est une forme de participation accessoire à l'infraction,
suppose que le complice apporte à l'auteur principal une contribution cau-
sale mais pas forcément indispensable à la réalisation de l'infraction, de
telle sorte que les événements ne se seraient pas déroulés de la même
manière sans cet acte de favorisation (ATF 109 IV 147); il n'est toutefois
pas nécessaire que l'assistance du complice soit une condition sine qua
non à la réalisation de l'infraction. L'assistance prêtée par le complice
peut être matérielle, intellectuelle ou consister en une simple
abstention. Le complice peut apporter sa contribution jusqu'à l'achèvement
de l'infraction. Subjectivement, il faut que le complice sache ou se rende
compte qu'il apporte son concours à un acte délictueux déterminé et qu'il
le veuille ou l'accepte; à cet égard, il suffit qu'il connaisse les
principaux traits de l'activité délictueuse qu'aura l'auteur, lequel doit
donc avoir pris la décision de l'acte. Le dol éventuel suffit pour la
complicité (ATF 121 IV 109).
3. En l'espèce, au vu des circonstances, on ne peut qu'admettre que
le recourant a pour le moins apporté une contribution à la réalisation de
l'infraction, même si on peut se demander s'il ne s'agit pas davantage
d'un cas de co-action que de complicité. L'élément subjectif de l'infrac-
tion en particulier est réalisé puisque le recourant savait que la lettre
incriminée allait être transmise au ministère public. On ne saurait par
ailleurs admettre qu'en signant avec deux autres personnes dans un encadré
qui mentionnait "pour la résiliation du bail" M. prenait des distances
réelles par rapport à la calomnie à la base de laquelle il se trouvait et
à la dénonciation calomnieuse incriminée. En effet selon une jurisprudence
relative à la calomnie mais qui doit s'appliquer également à la
dénonciation calomnieuse, il est admis qu'est punissable celui qui jette
le soupçon (ATF 119 IV 47) ou propage une accusation ou un soupçon (ATF
118 IV 160). Ainsi ne peut échapper à la poursuite celui qui émet des ré-
serves ou encore cite sa sources (ATF 118 IV 160; 82 IV 79).
C'est dès lors avec raison que M. a été condamné en application
de l'article 303 CP. Son recours doit être rejeté.
4. Débouté le recourant supportera les frais de justice.
Par ces motifs,
LA COUR DE CASSATION PENALE
1. Rejette le recours.
2. Met les frais de justice, arrêtés à 440 francs à la charge du
recourant.
Neuchâtel, le 18 février 1998
AU NOM DE LA COUR DE CASSATION PENALE
Le greffier La présidente