CANTON DE VAUD
TRIBUNAL ADMINISTRATIF
Arrêt
du 26 juillet 2004
sur le recours interjeté par X.________ , ressortissante portugaise, née le 12 novembre 1939, domiciliée auprès de son fils Y.________ , chemin du 1.******** , 2.******** , représentée par Me Yves Hofstetter, avocat à Lausanne,
contre
la décision du Service de la population (ci-après SPOP) du 4 mai 2003 refusant de lui délivrer une autorisation de séjour par regroupement familial, subsidiairement une autorisation de séjour sans activité lucrative.
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Composition de la section: M. Pierre-André Berthoud, président; M. Pascal Martin et M. Philippe Ogay, assesseurs.
vu les faits suivants :
A. Entrée en Suisse le 1er novembre 2002, X.________ a déposé le 16 décembre 2002 une demande d'autorisation de séjour par regroupement familial lui permettant de vivre auprès de son fils et de sa belle-fille, titulaires d'une autorisation d'établissement dans le canton de Vaud. Y.________ a exposé que sa mère vivait seule au Portugal avec un revenu de 150 € par mois et qu'il ne l'avait pas soutenue financièrement auparavant puisqu'elle travaillait. Etant veuve depuis 1997, l'intéressée se trouvait seule au Portugal et avait dû cesser son activité lucrative pour raisons de santé.
B. Par décision du 4 décembre 2003, notifiée le 17 décembre 2003, le SPOP a refusé de délivrer une autorisation de séjour par regroupement familial, subsidiairement une autorisation de séjour sans activité lucrative à l'intéressée, au motif qu'elle ne remplissait pas les conditions pour l'octroi d'un tel titre de séjour en application de l'Accord bilatéral sur la libre circulation des personnes; l'existence d'une prise en charge financière continue par son fils pendant la période précédant sa venue en Suisse n'était pas démontrée, il ne disposait pas des revenus financiers suffisants pour un séjour de longue durée sans activité dans notre pays et sa situation n'était pas constitutive d'un cas de rigueur.
C. C'est contre cette décision que X.________ a recouru, par acte du 24 décembre 2003. A l'appui de son recours, elle a notamment fait valoir qu'elle ne pouvait pas vivre au Portugal avec un revenu de 150 € par mois, qu'elle avait été accueillie par son fils et sa famille qui pourvoyaient entièrement à son entretien et qu'une prise en charge financière antérieure à sa venue en Suisse n'avait pas été nécessaire dès lors qu'elle travaillait encore.
Par décision incidente du 12 janvier 2004, la recourante a été provisoirement autorisée à poursuivre son séjour dans le canton de Vaud jusqu'à ce que la procédure de recours cantonale soit terminée.
D. Le SPOP a déposé ses déterminations en date du 21 janvier 2004. Il y a repris, en les développant, les motifs invoqués à l'appui de la décision litigieuse et a conclu au rejet du recours.
Dans son mémoire complémentaire du 26 février 2004, la recourante a encore fait valoir que les directives de l'Office fédéral de l'Immigration, de l'intégration et de l'émigration (IMES), citées par l'autorité intimée, allaient bien au-delà des exigences de l'Accord bilatéral sur la libre-circulation des personnes et qu'il fallait considérer qu'elle était entièrement à la charge de son fils unique, établi en Suisse. Elle a produit un document attestant du paiement en sa faveur, par les Institutions sociales portugaises, d'un montant mensuel de 118.27 €.
E. Le Tribunal administratif a statué par voie de circulation.
Considérant en droit:
1. Aux termes de l'art. 4 al. 1 de la loi du 18 décembre 1989 sur la juridiction et la procédure administratives (ci-après LJPA), le Tribunal administratif connaît en dernière instance cantonale de tous les recours contre les décisions administratives cantonales ou communales lorsqu'aucune autre autorité n'est expressément désignée par la loi pour en connaître. Il est ainsi compétent pour statuer sur les recours interjetés contre les décisions du Service de la population et de l'Office cantonal de la main-d'œuvre et du placement rendues en matière de police des étrangers.
2. Selon l'art. 31 LJPA, le recours s'exerce dans les 20 jours à compter de la communication de la décision attaquée. En l'espèce, le recours a été déposé en temps utile et satisfait par ailleurs aux conditions formelles énoncées à l'art. 31 LJPA, de sorte qu'il y a lieu d'entrer en matière sur le fond.
3. En dehors des cas où une disposition légale prévoit expressément le contrôle de l'opportunité d'une décision, le Tribunal administratif n'exerce qu'un contrôle en légalité, c'est-à-dire examine si la décision entreprise est contraire à une disposition légale ou réglementaire expresse, ou relève d'un excès ou d'un abus du pouvoir d'appréciation (art. 36 litt. a et c LJPA). La loi fédérale sur le séjour et l'établissement des étrangers du 26 mars 1931 (ci-après LSEE) ne prévoyant aucune disposition étendant le pouvoir de contrôle de l'autorité de recours à l'inopportunité, ce grief ne saurait donc être examiné par le tribunal de céans.
Conformément à la jurisprudence, il y a abus du pouvoir d'appréciation lorsqu'une autorité, usant des compétences qui lui sont dévolues par la loi, se laisse guider par des considérations non pertinentes ou étrangères au but des dispositions applicables, ou encore lorsqu'elle statue en violation des principes généraux du droit administratif que sont l'interdiction de l'arbitraire, l'égalité de traitement, la bonne foi et la proportionnalité (cf. sur tous ces points, ATF 110 V 365 cons. 3b in fine; ATF 108 Ib 205 cons. 4a). Commet un excès de son pouvoir d'appréciation l'autorité qui sort du cadre de sa liberté d'appréciation en usant d'une faculté qui ne lui appartient pas (par exemple en optant pour une solution différente de celles qui s'offrent à elle). On peut également ajouter l'hypothèse d'un excès de pouvoir négatif visant le cas de l'autorité qui, au lieu d'utiliser sa liberté d'appréciation, se considère comme liée (voir notamment arrêt TA PE 97/0615 du 10 février 1998).
4. Selon l'art. 1a LSEE, tout étranger a le droit de résider sur le territoire suisse s'il est au bénéfice d'une autorisation de séjour ou d'établissement, ou si, selon la présente loi, il n'a pas besoin d'une telle autorisation. Selon l'art. 4 LSEE, l'autorité statue librement, dans le cadre des prescriptions légales et des traités avec l'étranger, sur l'octroi de l'autorisation de séjour. Pour les autorisations, les autorités doivent tenir compte des intérêts moraux et économiques du pays, ainsi que du degré de surpopulation étrangère (art. 16 LSEE). Ainsi, les ressortissants étrangers ne bénéficient d'aucun droit à l'obtention d'une autorisation de séjour et de travail, sous réserve de dispositions contraires résultant de la loi ou des accords internationaux.
5. La recourante est de nationalité portugaise. Elle souhaite vivre durablement auprès de son fils, de sa belle-fille et de son petit-fils, également de nationalité portugaise, établis dans le canton de Vaud.
C'est à bon droit que le SPOP a examiné la demande à la lumière des dispositions pertinentes de l'Accord du 21 juin 1999 entre la Communauté européenne et ses Etats membres, d'une part, et la Confédération suisse, d'autre part sur la libre circulation des personnes (ALCP) puisque, l'art. 2 al. 2 de l'ordonnance du Conseil fédéral du 6 octobre 1986 limitant le nombre des étrangers précise que cette ordonnance n'est applicable aux étrangers dont le séjour est régi par l'ALCP que dans la mesure où elle prévoit un statut juridique plus avantageux ou lorsque l'accord ne prévoit pas de dispositions dérogatoires.
a) Conformément à l'art. 6 ALCP, le droit de séjour sur le territoire d'une partie contractante est garanti aux personnes n'exerçant pas d'activité économique selon les dispositions de l'Annexe I relative aux non actifs. L'art. 24 § 1 de l'Annexe précitée précise ainsi qu'une personne ressortissante d'une partie contractante n'exerçant pas d'activité économique dans l'Etat de résidence et ne bénéficiant pas d'un droit de séjour en vertu d'autres dispositions de l'accord reçoit un titre de séjour d'une durée de cinq ans au moins, à condition qu'elle prouve aux autorités nationales compétentes qu'elle dispose pour elle-même et les membres de sa famille, de moyens financiers suffisants pour ne pas devoir faire appel à l'aide sociale pendant le séjour (let. a) et d'une assurance-maladie couvrant l'ensemble des risques (let. b). Le paragraphe 2 de cet article indique notamment que sont considérés comme suffisants les moyens financiers nécessaires qui dépassent le montant en-dessous duquel les nationaux, eu égard à leur situation personnelle, et le cas échéant les membres de leurs familles, peuvent prétendre à des prestations d'assistance.
L'ordonnance du 22 mai 2002 sur l'introduction progressive de la libre circulation des personnes entre, d'une part, la Confédération Suisse et, d'autre part, la Communauté Européenne et ses Etats membres, ainsi qu'entre les Etats membres de l'Association Européenne de Libre-Echange (OLCP) réglemente conformément à son article 1 l'introduction progressive de la libre circulation des personnes selon les dispositions de l'ALCP et les dispositions de la convention instituant l'AELE compte tenu des dispositions transitoires. L'article 16 OLCP est consacré aux moyens financiers nécessaires en cas de séjour sans exercice d'une activité lucrative. L'alinéa 1 de cette disposition précise ainsi que les moyens financiers des ressortissants communautaires, ainsi que des membres de leur famille, sont réputés suffisants s'ils dépassent les prestations d'assistance qui seraient allouées en fonction des directives "Aide sociale : concepts et normes de calcul" (directives de la Conférence Suisse des institutions d'action sociale [CSIAS]), à un ressortissant suisse, éventuellement aux membres de sa famille, suite à la demande de l'intéressé et compte tenu de sa situation personnelle.
La CSIAS édicte régulièrement des normes permettant de déterminer les montants mensuels nécessaires à la couverture des besoins fondamentaux. A titre d'exemple, la CSIAS a fixé, pour l'année 2003, le forfait minimum pour une personne seule à 1'030 francs par mois (voir arrêt TA PE 2003/0135 du 3 octobre 2003).
En l'espèce, la recourante ne dispose pas d'autres ressources que d'une rente mensuelle de 118,27 €. C'est donc à bon droit que le SPOP a considéré qu'elle ne pouvait pas être mise au bénéfice d'une autorisation de séjour pour personne sans activité économique fondée sur l'ALCP.
b) L'art. 7 let. d ALCP précise que les parties contractantes règlent, conformément à l'annexe I A, le droit au séjour des membres de la famille, quelle que soit leur nationalité. L'art. 1, paragraphe 1, de l'annexe I A ALCP rappelle notamment que les parties contractantes admettent sur leur territoire les ressortissants des autres parties contractantes et les membres de leur famille au sens de l'art. 3 de l'annexe sur simple présentation d'une carte d'identité ou d'un passeport en cours de validité. Conformément à la première phrase de l'art. 3, paragraphe 1, de l'annexe précitée, les membres de la famille d'une personne ressortissante d'une partie contractante ayant un droit de séjour ont le droit de s'installer avec elle. La lettre b du paragraphe 2 de cet article 3 indique que sont considérés comme membres de la famille, quelle que soit leur nationalité, ses ascendants et ceux de son conjoint qui sont à charge.
Selon l'art. 2 al. 2 OLCP, l'ordonnance s'applique aussi aux membres de la famille des ressortissants des Etats-membres de la Communauté Européenne qui, indépendamment de leur nationalité, ont, conformément aux dispositions sur le regroupement familial de l'ALCP, l'autorisation de séjourner en Suisse. En ce qui concerne le regroupement familial en faveur des ascendants, il faut donc qu'un soutien ait effectivement été accordé à ces personnes avant d'entrer en Suisse. Sur cette question, le tribunal de céans a déjà précisé, en se basant sur la jurisprudence de la Cour de justice des Communautés Européennes, que ces ascendants devaient avoir été effectivement au bénéfice d'un soutien d'une certaine importance de la part de leur famille avant d'entrer en Suisse (voir par exemple arrêt TA PE 2002/0511 du 21 octobre 2003 et les références citées). Cette exigence, qui paraît rigoureuse, correspond à la jurisprudence de la Cour de justice des communautés européennes (CJCE). Dans un arrêt Lebon du 18 juin 1987, cette Cour a en effet précisé qu'il suffisait, pour admettre le regroupement familial d'un ascendant, que celui-ci ait effectivement bénéficié d'un soutien financier conséquent, sans nécessairement correspondre à une entière assistance, avant son entrée sur le territoire d'un Etat membre. Cette jurisprudence est vraisemblablement fondée sur l'idée que le travailleur communautaire qui veut exercer une activité lucrative dans un pays membre ne doit pas être entravé dans ses déplacements par un refus d'autorisation à un ascendant qui serait à sa charge. En revanche, le refus de regroupement familial ultérieur serait sans incidence sur son droit à circuler librement au sein de l'Union.
En l'espèce, il est établi que le fils du recourant n'a pas dû soutenir financièrement sa mère antérieurement à sa venue en Suisse puisqu'elle travaillait. La recourante ne peut donc pas être considérée comme ayant été à la charge de son fils à défaut de soutien d'une certaine importance lorsqu'elle résidait dans son pays d'origine. L'octroi d'une autorisation de séjour par regroupement familial n'entre donc pas en considération.
c) Enfin, la position du SPOP relative à l'art. 20 OLCP (autorisation de séjour délivrée pour des motifs importants) est également fondée. Le fait que la recourante se sente seule dans son pays d'origine ne constitue pas un cas de rigueur et ne la place pas dans une situation différente des autres étrangers dont le conjoint est décédé et dont les enfants ont émigré dans un autre pays.
6. Il ressort des considérants qui précèdent que la décision de l'autorité intimée, qui ne procède pas d'un abus du pouvoir d'appréciation, est fondée. Le recours sera en conséquence rejeté, aux frais de son auteur, qui ne se verra pas allouer de dépens (art. 55 LJPA).
Un nouveau délai de départ sera en outre imparti à la recourante.
Par ces motifs
le Tribunal administratif
arrête:
I. Le recours est rejeté.
II. La décision du SPOP du 4 décembre 2003 est confirmée.
III. Un délai au 31 août 2004 est imparti à X.________ , ressortissante portugaise, née le 12 novembre 1939, pour quitter le territoire vaudois.
IV. L'émolument de recours, arrêté à 500 (cinq cents) francs, somme compensée par le dépôt de garantie versé, est mis à la charge de la recourante.
V. Il n'est pas alloué de dépens.
ip/Lausanne, le 26 juillet 2004
Le
président:
Le présent arrêt est notifié :
- à la recourante, par l'intermédiaire de l'avocat Yves Hofstetter, sous pli lettre-signature;
- au SPOP;
- à l'Office fédéral de l'immigration, de l'intégration et de l'émigration, IMES, Section Suisse Romande, Canton de Vaud, Quellenweg 9, 3003 Berne-Wabern.
Annexe pour le SPOP : son dossier en retour