TRIBUNAL CANTONAL

COUR DE DROIT ADMINISTRATIF ET PUBLIC

 

Arrêt du 1er février 2021  

Composition

M. Alex Dépraz, président; Mme Mihaela Amoos Piguet et
M. Serge Segura, juges.

 

Recourantes

1.

A.________, à ********,

 

 2.

B.________, à ********, toutes deux représentées par SAJE - Lausanne, à Lausanne,  

 

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Autorité intimée

 

Service de la population (SPOP), à Lausanne   

P_FIN    

 

Objet

Refus de délivrer   

 

Recours A.________ et consort c/ décision du Service de la population (SPOP) du 13 août 2020 refusant d'entrer en matière sur leur demande d'autorisation de séjour et prononçant leur renvoi de Suisse.

 

Vu les faits suivants:

A.                     A.________, née le ******** 1993, et sa fille B.________, née le ******** 2015, sont ressortissantes du Kosovo. Selon ses déclarations, A.________ serait entrée en Suisse à l'âge de 16 ans, soit en 2009, avec son compagnon, également ressortissant du Kosovo. Le couple aurait vécu illégalement sur le territoire depuis lors. Son compagnon l'aurait quittée en 2018 si bien qu'A.________ ne pourrait désormais compter que sur elle-même pour subvenir à ses besoins et élever sa fille. Elle serait active dans l'économie domestique, en particulier l'assistance aux personnes âgées.

B.                     A.________ et B.________ ont déposé le 2 juillet 2019 une demande d'asile en Suisse. Elles ont retiré cette demande le 10 juillet 2019 comme l'atteste le courrier du Secrétariat d'Etat aux migrations (SEM) du 2 septembre 2019 qui prend acte de ce retrait. Elles exposent avoir séjourné quelques jours au centre d’hébergement de Vallorbe en lien avec cette procédure.

C.                     Le 24 octobre 2019, A.________ et B.________, agissant par l'intermédiaire de leur mandataire, ont déposé auprès du Service de la population (SPOP) une demande d'octroi d'une autorisation de séjour "pour des raisons humanitaires" fondée sur l'art. 30 al. 1 let. b de la loi fédérale du 16 décembre 2005 sur les étrangers et l'intégration (LEI; RS 142.20). A titre subsidiaire, elles ont conclu à leur admission provisoire en raison de l'inexigibilité de leur renvoi.

Le 31 janvier 2020, le SPOP a informé les intéressées qu'il envisageait de refuser d'entrer en matière sur leur demande et de prononcer leur renvoi de Suisse au motif qu'elles avaient retiré leur demande d’asile.

Le 2 mars 2020, A.________ et B.________ ont exposé qu'elles avaient suivi le conseil de personnes mal informées en déposant une demande d'asile en vue d’obtenir leur régularisation. Elles n'étaient restées que huit jours au centre d'enregistrement et avaient retiré leur demande qui ne relevait pas du droit d'asile.

Par décision du 13 août 2020, le SPOP a refusé d'entrer en matière sur la demande d'autorisation de séjour du 24 octobre 2019 des intéressées et a prononcé leur renvoi de Suisse, leur impartissant un délai de 30 jours pour quitter la Suisse.

D.                     Par acte du 10 septembre 2020 de leur mandataire, A.________ et B.________ (ci-après aussi: les recourantes) ont déposé un recours contre cette décision auprès de la Cour de droit administratif et public du Tribunal cantonal (CDAP) en concluant à son annulation.

Dans sa réponse du 17 septembre 2020, le SPOP (ci-après aussi: l'autorité intimée) s'est référé à la décision attaquée.

Le 1er octobre et le 6 octobre 2020, les recourantes ont produit des pièces complémentaires.

E.                     Le Tribunal a statué sans ordonner d'autres mesures d'instruction.

Considérant en droit:

1.                      Déposé dans le délai légal de 30 jours contre une décision du SPOP, qui n'était pas susceptible de recours devant une autre autorité, et satisfaisant pour le surplus aux autres exigences formelles prévues par la loi, le recours est recevable si bien qu'il y a lieu d'entrer en matière (art. 79, 92, 95 et 99 de la loi du 28 octobre 2008 sur la procédure administrative [LPA-VD; BLV 173.36]).

2.                      La décision refuse d'entrer en matière sur la demande d'autorisation de séjour des recourantes en raison du principe d'exclusivité de la procédure d'asile inscrit à l'art. 14 al. 1 de la loi fédérale du 26 juin 1998 sur l'asile (LAsi; RS 142.31). L'objet du présent litige ne porte donc pas sur l'octroi ou le refus d'une autorisation de séjour en tant que telle, mais uniquement sur la question de savoir s’il y a lieu de faire une exception au principe de l'exclusivité de la procédure d'asile. La procédure de recours ne peut donc éventuellement conduire qu’à l’ouverture d’une procédure en vue d’une autorisation de séjour (cf. arrêts TF 2C_303/2018 du 20 juin 2018, consid. 1.3 et réf. citées). Pour le surplus, dans la mesure où la décision devrait être interprétée comme un refus de soumettre au SEM l'octroi d'une autorisation de séjour en application de l'art. 14 al. 2 LAsi, un recours au Tribunal cantonal serait irrecevable, le requérant n'ayant qualité de partie que lors de la procédure d'approbation par le SEM (art. 14 al. 4 LAsi; ATF 137 I 128).

3.                      Les recourantes soutiennent que l’autorité intimée a appliqué à tort l’art. 14 al. 1 LAsi à leur situation.

a) L’art. 14 al. 1 LAsi a la teneur suivante :

"À moins qu’il n’y ait droit, le requérant ne peut engager de procédure visant l’octroi d’une autorisation de séjour relevant du droit des étrangers entre le moment où il dépose une demande d’asile et celui où il quitte la Suisse suite à une décision de renvoi exécutoire, après le retrait de sa demande ou si le renvoi ne peut être exécuté et qu’une mesure de substitution est ordonnée."

La précision selon laquelle le principe d'exclusivité de la procédure d'asile s'applique également en cas de retrait de la demande d'asile a été ajoutée lors de la modification du 16 décembre 2005 (cf. Message du Conseil fédéral du 4 septembre 2002 concernant la modification de la loi sur l'asile, de la loi fédérale sur l'assurance-maladie et de la loi fédérale sur l'assurance-vieillesse et survivants, FF 2002 6359 ss, p. 6393).

L'objectif visé par l'art. 14 al. 1 LAsi est d'accélérer la procédure d'asile et d'inciter les requérants dont la demande a été rejetée à quitter le pays le plus vite possible et à ne pas retarder leur renvoi en réclamant une autorisation de police des étrangers (cf. ATF 128 II 200 consid 2.1; ég. arrêts PE.2017.0375 du 23 février 2018 consid. 5a; PE.2016.0042 du 9 juin 2016 consid. 3a; PE.2014.0506 du 25 février 2016 consid. 2b et les références citées).

Selon la jurisprudence, une exception au principe de l'exclusivité de la procédure d'asile n'est admise que si le droit à une autorisation de séjour requis par l'art. 14 al. 1 LAsi apparaît "manifeste". Tel n'est en principe pas le cas si le requérant invoque uniquement le droit à la protection de sa vie privée au sens de l'art. 8 par. 1 CEDH, car la reconnaissance d'un droit à une autorisation de séjour par ce biais revêt un caractère exceptionnel (cf. arrêts 2C_551/2017 du 24 juillet 2017 consid. 2.2 et 2C_947/2016 du 17 mars 2017 consid. 3.3).

b) En l’espèce, les recourantes, ressortissantes du Kosovo, ne se prévalent à juste titre pas d'un droit manifeste à une autorisation de séjour au sens de la jurisprudence précitée.

Il n’est pas contesté que les recourantes ont retiré le 10 juillet 2019 la demande d’asile qu’elles avaient déposé le 2 juillet 2019 si bien que l’application stricte de l’art. 14 al. 1 LAsi devrait en principe entraîner l’irrecevabilité de leur demande d’autorisation de séjour fondée sur le droit des étrangers.

Cela étant, les recourantes exposent, sans être contredites, avoir déposé leur demande dans le but erroné de régulariser leur séjour en Suisse. Les pièces en lien avec cette demande d’asile ne figurant pas dans le dossier produit par le SPOP, il y a lieu de s’en tenir aux allégations des recourantes selon lesquelles celles-ci ont retiré leur demande quelques jours plus tard sur conseil de leur mandataire et après que le SEM leur a exposé dans un entretien que leur situation ne relevait pas du droit d’asile mais du droit des étrangers. En somme, c’est par erreur que les recourantes ont déposé préalablement une demande d’asile en vue de régulariser leur situation.

Dans la mesure où il entraîne de plein droit l’irrecevabilité d’une demande d’autorisation de séjour, l’application trop stricte du principe d’exclusivité de la procédure d’asile peut violer l’interdiction du formalisme excessif, qui est un aspect particulier du déni de justice prohibé par l'art. 29 al. 1 Cst. Il y a formalisme excessif selon la jurisprudence lorsque la stricte application des règles de procédure ne se justifie par aucun intérêt digne de protection, devient une fin en soi, complique de manière insoutenable la réalisation du droit matériel ou entrave de manière inadmissible l'accès aux tribunaux (ATF 130 V 177 consid. 5.4.1 p. 183; 128 II 139 consid. 2a p. 142; 127 I 31 consid. 2a/bb p. 34).

En l’espèce, l’application du principe d’exclusivité de la procédure d’asile suite au retrait de la demande d’asile des recourantes a pour conséquence le refus d’examiner leur demande d’autorisation de séjour au seul motif que celles-ci ont introduit par erreur une procédure d’asile en lieu et place d’une procédure de régularisation devant l’autorité cantonale compétente en matière de droit des étrangers. Or, les recourantes ne cherchent manifestement pas à échapper aux conséquences de la procédure d’asile. Elles ont d’ailleurs vécu illégalement en Suisse de nombreuses années avant de déposer une telle demande, ce qui accrédite encore la thèse que le dépôt de leur demande résulte d’une erreur. Les recourantes ne cherchent donc pas à contourner la procédure d’asile en déposant une demande d’autorisation de séjour. Autrement dit, l’application de la règle ne se justifie en l’espèce pas par l’intérêt public qui était poursuivi par le législateur tout en empêchant les recourantes de faire examiner leur situation par l'autorité compétente.

d) C'est donc à tort que l'autorité intimée a refusé d'entrer en matière sur la demande d'autorisation de séjour des recourantes et a considéré que leur situation relevait exclusivement du droit d'asile.

Dès lors que l'autorité intimée n’est pas entrée en matière sur la demande d'autorisation de séjour des recourantes, la cause doit lui être renvoyée afin qu'elle détermine, sans tarder compte tenu de la date du dépôt de la demande, s'il y a lieu de soumettre au SEM l'octroi aux recourantes d'une autorisation de séjour pour cas individuel d'extrême gravité en application de l'art. 30 al. 1 let. b LEI, voire, subsidiairement, de transmettre le dossier au SEM pour qu'il statue sur leur admission provisoire (art. 83 LEI).

4.                      Il résulte de ce qui précède que le recours doit être admis, la décision attaquée annulée et la cause renvoyée à l'autorité intimée dans le sens des considérants. Il n'y a pas lieu de percevoir un émolument (art. 49 LPA-VD). Les recourantes, qui obtiennent gain de cause avec l'aide d'un organisme d'aide juridique aux étrangers, ont droit à une indemnité à titre de dépens qui sera mise à la charge de l'Etat de Vaud (art. 55 LPA-VD).


 

Par ces motifs
 la Cour de droit administratif et public
du Tribunal cantonal
arrête:

I.                       Le recours est admis. 

II.                      La décision du Service de la population du 13 août 2020 est annulée, la cause lui étant renvoyée dans le sens des considérants.

III.                    Il n'est pas perçu d'émolument.

IV.                    L'Etat de Vaud, par l'intermédiaire du Service de la population, versera à A.________ et B.________, solidairement entre elles, une indemnité de 800 (huit cents) francs à titre de dépens.

Lausanne, le 1er février 2021

 

                                                          Le président:                                  


                                                                                                                 

Le présent arrêt est communiqué aux destinataires de l'avis d'envoi ci-joint, ainsi qu'au Secrétariat d'Etat aux migrations.

Il peut faire l'objet, dans les trente jours suivant sa notification, d'un recours au Tribunal fédéral (Tribunal fédéral suisse, 1000 Lausanne 14). Le recours en matière de droit public s'exerce aux conditions des articles 82 ss de la loi du 17 juin 2005 sur le Tribunal fédéral (LTF - RS 173.110), le recours constitutionnel subsidiaire à celles des articles 113 ss LTF. Le mémoire de recours doit être rédigé dans une langue officielle, indiquer les conclusions, les motifs et les moyens de preuve, et être signé. Les motifs doivent exposer succinctement en quoi l’acte attaqué viole le droit. Les pièces invoquées comme moyens de preuve doivent être jointes au mémoire, pour autant qu’elles soient en mains de la partie; il en va de même de la décision attaquée.